Textes d’opinion

Maintenir le libre choix de la langue d’enseignement au collégial

Texte publié dans Le Soleil, le 19 mars 2001, et dans The Gazette, le 21 mars 2001.

Par Gaëtan Boucher, président-directeur général de la Fédération des cégeps

À quelques reprises dans le cadre des audiences de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec, on a questionné le libre choix d’accès au collège anglophone des étudiants allophones. Pour les collèges, comme pour beaucoup de groupes et de citoyens qui se sont prononcés sur la question — notamment les jeunes — toute forme de restriction du libre choix de la langue d’enseignement au collégial serait une mesure inconcevable et très exagérée par rapport à un phénomène marginal, qui n’a touché, en 1999, que 1455 étudiants allophones sur les 4236 qui se sont nouvellement inscrits au collégial.

Examiner la réalité de plus près

Les collèges comptaient 51 422 nouveaux étudiants en 1999, dont près de 83 % dans le réseau francophone. Parmi les allophones, 41 % ont choisi d’étudier en français. Depuis 1983, on a d’ailleurs enregistré une augmentation constante de cette proportion et malgré un léger recul à partir de 1994, la situation semble s’être stabilisée, avec même une remontée à 43 % en 2000. Peut-être assistons-nous là, d’ailleurs, à un premier effet de la mise en place des commissions scolaires linguistiques? On pourra mieux l’évaluer au cours des prochaines années.

Un Québec ouvert sur le monde

Certains prétendent néanmoins qu’il faut s’inquiéter, être plus coercitif et étendre au collégial les dispositions de la loi 101 qui concernent la langue d’enseignement. Comme société, sommes-nous vraiment prêts à faire ce choix? J’en doute!

D’abord, parce que la plupart d’entre nous souhaitent un Québec ouvert sur le monde et mobile. Or, cette vision dépend de notre capacité à former plus de diplômés de l’enseignement supérieur — collégial et universitaire – sur qui reposera la tâche d’assurer notre rayonnement. Restreindre l’accès au collège anglophone entraînerait sans aucun doute une désaffection d’un certain nombre de jeunes qui pourraient décider de ne pas faire d’études supérieures, ou encore de quitter le Québec. Un risque que personne ne peut prendre, surtout dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre.

Un Québec inclusif

Ensuite, parce que nous voulons vivre dans un Québec inclusif, respectueux du choix des individus. Or, le collège se situe au niveau de l’enseignement supérieur postobligatoire, et ceux qui décident de le fréquenter le font par choix. Il est logique que cette liberté de choix des études supérieures passe aussi par le respect du libre choix de leur langue d’enseignement.

Aider ceux qui choisissent le collège en français

Il me semble que notre attention doit se porter ailleurs. Il faut, en particulier, apporter plus de soutien aux étudiants allophones qui s’inscrivent dans un collège francophone. Car le français est une langue riche, mais ardue, et ceux qui le choisissent doivent bénéficier de nos efforts et de notre vigilance. Cela veut dire mettre tout en œuvre pour aider ces étudiants à mieux réussir, à persévérer dans leur choix jusqu’à l’obtention de leur diplôme. C’est sous cet angle qu’on doit traiter la question du pouvoir d’attraction du français chez les étudiants allophones, et les solutions, avec le soutien de l’État, sont à notre portée. Si les allophones reçoivent toute l’aide dont ils ont besoin quand ils choisissent un collège francophone, cela pourrait bien les inciter à s’y inscrire en plus grand nombre.

Assurer la maîtrise de la langue

Par ailleurs, bien savoir s’exprimer dans sa langue maternelle, c’est une condition essentielle pour prendre sa place. C’est la responsabilité de l’école — du primaire à l’université — d’outiller les citoyens pour qu’ils maîtrisent leur langue. Et de le faire sans complaisance. Dans les collèges, depuis la réforme de l’enseignement collégial de 1993, on est devenu très exigeant à cet égard, et les efforts portent leurs fruits : le taux de réussite à l’épreuve de langue et littérature — obligatoire pour obtenir le DEC — est maintenant de 88 %. Cependant, on est encore loin du compte, et tous les réseaux d’éducation doivent s’acquitter mieux de cette responsabilité. Il faut, notamment, redresser vigoureusement les exigences au primaire et au secondaire et consolider les efforts à l’enseignement supérieur.

Finalement, la maîtrise de la langue maternelle passe aussi par celle d’une langue seconde, une exigence incontournable pour évoluer dans la société moderne. Les jeunes anglophones doivent pouvoir s’exprimer en français au Québec, et les jeunes francophones doivent s’assurer une plus grande mobilité professionnelle dans le monde. Plusieurs pistes ont récemment été avancées à ce sujet par la Commission d’évaluation de l’enseignement collégial. Les collèges les analyseront très sérieusement, notamment celles de la standardisation des tests de classement à l’entrée au collégial, du seuil minimal acceptable en langue seconde pour obtenir le DEC et de l’utilisation des cours complémentaires pour maîtriser une deuxième langue, voire une troisième.

Maintenir le libre choix de la langue d’enseignement tout en augmentant la qualité de la langue maternelle, apporter toute notre attention aux étudiants allophones qui choisissent le collège francophone et amener tous les étudiants à maîtriser une langue seconde, voilà les solutions à envisager, respectueuses des individus et de l’évolution de la société québécoise.