Textes d’opinion

Le cégep… d’aujourd’hui

Par M. Gaëtan Boucher, président-directeur général de la Fédération des cégeps

Rentrée 1967 : 12 cégeps ouvrent leurs portes pour accueillir les premiers jeunes Québécois qui vont entamer des études supérieures dans un réseau d’enseignement tout neuf, fondé sur les valeurs d’accessibilité à l’enseignement supérieur et d’égalité des chances pour tous. Une démocratisation radicale du système d’éducation qui a permis au Québec de rattraper son retard sur le reste du Canada en matière d’éducation supérieure et de faire passer son taux de scolarisation de niveau collégial de 6 % en 1967 à près de 10 fois plus aujourd’hui.

Automne 2001 : 150 000 étudiants ont commencé une nouvelle session dans un des 48 cégeps du Québec. Près de la moitié d’entre eux sont des « nouveaux », et pour beaucoup, c’est la qualité de ce premier contact avec l’enseignement supérieur qui conditionnera la suite de leur parcours collégial jusqu’à l’obtention de leur diplôme. La première session et la première année du collégial sont déterminantes, et sur certains étudiants plus fragiles que d’autres, elles ont même l’effet d’un « choc initiatique ». Ce constat, on le retrouve dans les plans institutionnels de réussite mis en œuvre par les cégeps pour amener beaucoup plus de jeunes à obtenir leur diplôme. Ces plans ont été présentés par le ministre de l’Éducation, M. François Legault, le 5 octobre dernier en conférence de presse, en même temps qu’il annonçait la fin de la « taxe à l’échec ».

Une société et des jeunes qui ont changé

Entre les préoccupations de 1967 et celles de 2001, un monde a changé. La société, d’abord : dans les années 60, les choix étaient moins complexes, les valeurs plus clairement définies, les chemins mieux tracés, l’avenir plus prévisible. Le travail était décidé pour la vie, les études garantissaient l’emploi. L’éventail des possibles était moins large, les problèmes d’intégration à la société moins aigus. Les valeurs sociales, familiales, spirituelles, culturelles, n’avaient pas encore éclaté. C’était l’ère de la prospérité économique et de la sécurité, la société québécoise n’avait pas encore battu le record mondial du taux de suicide chez les jeunes…

Ensuite, les crises économiques qui se sont succédé, l’incertitude face à l’avenir — incertitude qui s’est aggravée encore depuis le 11 septembre dernier —, les difficultés d’intégration à la société civile et les changements sociaux ont bien évidemment modifié les valeurs des jeunes. Ainsi, l’insécurité financière et la précarité de l’emploi ont fait en sorte que les trajectoires ne sont plus linéaires entre les études et le travail. Ce qui explique peut-être pourquoi 40 % des jeunes ne privilégient pas l’obtention du diplôme quand ils entreprennent des études collégiales. Et pourquoi le travail rémunéré, lui, est trop souvent valorisé au détriment du temps d’études personnelles, pourtant une condition absolue pour qui veut réussir ses études collégiales.

L’âge de tous les possibles

Et puis, comme le disait déjà Rimbaud, « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans… ». Cet âge-là, c’est celui du passage à l’âge adulte, celui où on veut prendre le temps de tout explorer. C’est d’ailleurs un peu ce qu’expliquait, dans Le Devoir du 6 septembre dernier, Marie-Isabelle Thouin-Savard, étudiante au Collège de Sherbrooke : « Et surtout, je veux vivre au-delà des livres, je veux prendre le temps d’observer la vie se dérouler, d’apprendre ailleurs qu’à l’école, de jaser avec les gens qui m’entourent, d’écrire pour le plaisir (…) ».

Or, les 17 ans sont beaucoup plus nombreux qu’autrefois dans les collèges d’aujourd’hui : 30 % d’entre eux n’ont pas encore atteint cet âge quand ils poussent pour la première fois les portes du collège, et les autres ne sont pas tellement plus vieux. Alors ils explorent, se cherchent, expérimentent, se trompent, se découragent, recommencent, se trouvent, changent de programme parce que celui dans lequel ils s’étaient inscrits ne résiste pas à l’épreuve de la réalité.

La mission même des collèges

Est-ce si dramatique? Je ne le pense pas. Après tout, le collège a été conçu pour permettre cela, pour donner le droit aux jeunes qui se cherchent de faire des erreurs et de changer d’orientation, le cas échéant, pour se diriger vers une carrière qui leur conviendra mieux. La formation générale, commune à tous les programmes, leur permet de le faire sans recommencer à zéro, le découpage en session, de ne pas perdre trop de temps. L’important, au bout du compte, c’est qu’ils réussissent à obtenir leur DEC. C’est désormais dans la nature même des collèges d’assumer le mandat d’orienter ces jeunes qui leur arrivent du secondaire sans avoir encore trouvé leur voie — ce qui est le cas pour plus de 50 % d’entre eux.

Les collèges aussi ont changé

ILa société a changé, les jeunes ont changé, le système scolaire québécois aussi, et c’est particulièrement vrai pour les collèges. Depuis 1993, date à laquelle ils ont été complètement réformés, ils ont entamé leur propre « révolution de la réussite », pour reprendre l’expression du ministre de l’Éducation. Mais la réussite est un phénomène pluriel — on ne peut la réduire à des statistiques — et elle a des causes complexes : la moyenne générale au secondaire, le sexe, les habitudes et les méthodes de travail personnel, le niveau de maîtrise du français en sont les principales. De plus, comme les caractéristiques des étudiants et leurs conditions socioéconomiques — qui influencent aussi la réussite — diffèrent d’un collège à l’autre, d’un programme à l’autre, il ne sert à rien non plus d’essayer d’établir des comparaisons entre les établissements. Lesquels doivent, de surcroît, composer avec les contradictions de la société québécoise, qui exige une haute performance de son système d’éducation, mais qui considère à 50 % que les études supérieures ne sont pas importantes et qui accepte que ses entreprises continuent d’embaucher sans diplôme.

Une mobilisation générale

Avant même de proposer au gouvernement des plans institutionnels de réussite en juin 1999, les collèges offraient déjà à leurs étudiants plusieurs mesures de soutien et d’encadrement : dépistage des élèves à risque, accueil par programme, cours de mise à niveau pour les matières de base, initiation à la recherche en bibliothèque, jumelage des nouveaux et des anciens, centres d’aide en français, mathématiques, philosophie ou physique, ateliers de formation aux méthodes de travail, session d’accueil et d’intégration, etc.

En 2000-2001, ils ont franchi une nouvelle étape, décisive. Pour soutenir la réussite et amener plus de jeunes au diplôme, chaque collège a fait son propre diagnostic de la situation de ses étudiants, avec la contribution et l’expertise de tout son personnel. Ce qui en est ressorti très clairement, c’est que c’est lors de la première session et de la première année, pour beaucoup d’étudiants, que « ça passe ou ça casse ». Le nouveau défi des collèges, dès cet automne, c’est donc de leur faire franchir ce cap crucial. Et toutes les nouvelles mesures, contenues dans leur plan de réussite et de mises en œuvre avec les ressources actuellement disponibles à cette fin, tendent vers cet objectif : mentorat et parrainage, équipes multidisciplinaires pour encadrer les élèves plus faibles, stratégies pédagogiques particulières pour la première session, relance individuelle des décrocheurs, réduction de la taille des groupes, périodes d’études encadrées, examens de reprise, profil de réussite pour chaque étudiant, voilà un aperçu de quelques-unes d’entre elles. Tout cela pour atteindre des cibles d’amélioration précises et élevées des taux de persévérance, de réussite et de diplomation, qu’ils ont fixées eux-mêmes.

Si on ajoute à cela les autres mesures pédagogiques que tous les cégeps institueront systématiquement pour aider et responsabiliser les étudiants en situation d’échec — qui se substitueront à la « taxe à l’échec » exclusivement financière —, je crois que la démonstration est faite : le cégep de 2001 est très différent de ce qu’il était il y a trente ans.

Un moment privilégié entre le secondaire et l’université

Cette importance que l’on accorde à la réussite et à la diplomation — à juste titre — ne devra pas nous faire oublier cependant ce que les jeunes eux-mêmes attendent aussi des collèges : un temps de préparation et de maturation avant l’université. C’est ce qu’ils disent quand on les interroge1 : pour eux, le collège, c’est essentiel pour se préparer aux études universitaires, pour obtenir un bagage solide de connaissances, c’est un moment privilégié pour s’ouvrir l’esprit, un lieu où on acquiert des méthodes de travail, des habitudes de discipline. D’ailleurs, d’autres systèmes d’éducation, notamment au Canada et aux États-Unis, imitent de plus en plus le modèle collégial québécois, parce qu’il facilite ensuite les études universitaires. Si on commençait enfin à se réjouir que le Québec possède un tel système, plutôt que de s’interroger une fois de plus sur sa raison d’être?

_______________
1 Source : Rapport des groupes de discussion étudiants sur l’enseignement collégial, Fédération des cégeps, juin 2000.