Textes d’opinion

Les techniciennes, piliers de la pratique infirmière au Québec

Cette réplique a été publiée dans le journal Le Soleil le 9 septembre 2018.

Par Bernard Tremblay, président-directeur général de la Fédération des cégeps

Au lieu de tendre la main aux infirmières techniciennes formées au sein du réseau collégial, le nouveau président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), Luc Mathieu, semble enclin à leur déclarer la guerre et à polariser le débat sur la formation et la profession infirmières au Québec. Il est pour le moins étonnant qu’un ordre professionnel se permette de dénigrer ainsi la majorité de ses membres. Quelle est la vraie motivation de l’Ordre? On peut se poser la question.

Dans sa première sortie publique, telle que rapportée mercredi par la journaliste Élisabeth Fleury dans les pages du Soleil, M. Mathieu reprend en effet un vieux cheval de bataille de l’OIIQ, soit le rehaussement de la formation infirmière qui ne peut se faire, selon lui, que par le baccalauréat obligatoire. Il faut dire que, tout en répétant de vieux arguments maintes fois entendus, auxquels la Fédération des cégeps a déjà répondu, le nouveau président de l’Ordre fait aussi preuve d’une certaine originalité : il accuse maintenant les infirmières techniciennes, déjà surchargées, d’être les grandes responsables de certains des maux de notre système de santé, dont rien de moins que la pénurie de main-d’œuvre! En somme, selon cette hypothèse inédite, les infirmiers et les infirmières titulaires du DEC technique créeraient « artificiellement » cette pénurie en n’arrivant pas à pourvoir les postes affichés en santé au Québec, car la majorité de ces postes exigeraient un BAC. C’est du moins ce que M. Mathieu dit avoir entendu « en coulisse ».

Les infirmières techniciennes ont beau avoir le dos large, assez, c’est assez.

Car non seulement ces accusations ne tiennent pas la route sur le plan des faits, mais en plus elles dévalorisent les infirmières techniciennes qui travaillent nuit et jour dans le réseau auprès des patients et des malades aux quatre coins du Québec. Alors qu’elles composent la majorité du personnel infirmier dans le système public et doivent exercer dans des conditions de plus en plus difficiles, on laisse planer le doute quant à leurs compétences en les comparant à leurs collègues infirmières détentrices d’un baccalauréat. Pourtant, le Québec ne peut se passer des infirmières formées dans les collèges : tant les infirmières bachelières que les techniciennes ont leur place dans le système de santé québécois, un des meilleurs au monde malgré les défis auxquels il est confronté.

On peut du même coup répondre une fois de plus à l’argument éculé de l’OIIQ qui consiste à comparer notre système de santé avec celui des autres provinces canadiennes et des pays européens où l’ensemble des infirmières doivent avoir une formation universitaire obligatoire : pourquoi évacuer du débat les réalités propres au Québec que sont l’existence du cégep et celle de sa formation collégiale en soins infirmiers?

Les cégeps forment des infirmières parfaitement qualifiées dont les compétences n’ont jamais été remises en question. Plus encore, celles-ci sont appelées à jouer un rôle important dans l’évolution de notre système de santé et de notre société. À ce sujet, rappelons que les activités d’apprentissage faisant partie du programme technique de Soins infirmiers se sont rapidement adaptées pour répondre aux défis de notre société vieillissante, notamment en intégrant de nouvelles technologies de pointe comme les mannequins simulateurs haute fidélité qui permettent aux étudiantes d’expérimenter différents scénarios très complexes en complément de leurs stages dans les établissements de santé. Ce sont les mêmes dispositifs technologiques qui sont utilisés par les grandes universités canadiennes pour la formation des bachelières. Rappelons aussi que le programme technique est offert dans 46 établissements du réseau collégial public dans toutes les régions du Québec, ce qui demeure la meilleure garantie pour éviter une rupture de services en région. Il est pour le moins étonnant qu’un ordre professionnel qui se devrait de protéger le public ne soit pas sensible à cette question fondamentale.

Par ailleurs, la Fédération des cégeps est, comme plusieurs autres acteurs concernés par la formation infirmière et l’amélioration du système de santé publique québécois, en attente des résultats de l’étude sectorielle prospective commandée par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et par le ministère de la Santé et des Services sociaux, il y a quelque temps déjà, au sujet de la filière infirmière.

Plutôt que de se baser sur des ouï-dire et des jeux de « coulisse », il nous semble judicieux d’attendre la publication des faits saillants de cette étude avant d’en venir à des conclusions hâtives qui risquent de mettre en péril un système déjà fragilisé par les récents changements organisationnels et structurels en son sein. N’oublions pas que notre système de santé et de services sociaux, ce sont les infirmières qui, pour une bonne part, le tiennent à bout de bras.

En attendant, cela n’empêche nullement les partenaires de la formation et de la profession infirmières de s’asseoir ensemble pour tenter de trouver des solutions constructives et rassembleuses aux problèmes de recrutement et de rétention du personnel qui affectent notre système de santé publique. Ce sera à coup sûr plus productif que de dénigrer des infirmières sur les épaules desquelles repose, quotidiennement, son bon fonctionnement.